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Crise de croyance dans la croissance

 
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Crise de croyance dans la croissance
 MessagePosté le: Dim 29 Jan 2012 - 21:30 Répondre en citant  
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  cekidonc93


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Ci-dessous, un entretien de l'Expansion avec le jeune philosophe Jérôme Batout. Le dernier paragraphe donne quelques frissons. Quelle est votre vision de la crise?

L'europe vit une crise de croyance dans la croissance.

Pour ce philosophe et économiste, notre continent est le premier à connaître une perte de confiance dans l'économie comme force structurante du réel et notamment du politique.

Jérôme Batout a eu l'intuition que ses recherches sur la finance ne pouvaient être envisagées qu'à travers la philosophie. "L'Itinéraire de la valeur", la thèse qu'il vient de soutenir, est une reconstitution sur la très longue durée de la manière dont l'humanité a tenté de donner un sens à son action. Cela lui permet d'avoir une lecture très originale et stimulante de la crise actuelle.



Qu'est-ce qui vous permet de dire que l'idée de croissance n'a pas toujours conduit les sociétés humaines ?

Les hommes ont toujours agi sur ce qui les environne : c'est une constante. Simplement, ils n'ont pas toujours donné à cette action la même finalité. Dans les sociétés dites "premières", il y a une "économie", mais, loin d'être tournée vers la croissance, elle est marquée par une volonté de constance : les hommes agissent dans le but de re-former à l'identique le monde tel qu'ils croient l'avoir reçu de leurs ancêtres - contrairement à nous, qui agissons en vue de le transformer.

Une étude internationale placée sous l'égide de l'OCDE a d'ailleurs montré que le phénomène appelé "croissance économique" est apparu aux alentours de l'an mille à partir d'une zone, l'Europe occidentale. C'est finalement assez récent.

A l'intérieur du dernier millénaire de développement, on peut situer deux intentions distinctes. Au XIXe siècle, on transformait le réel en visant un horizon de l'économie qui était un état stationnaire : l'abondance. Cette volonté d'abondance est frappante chez l'ensemble des économistes classiques : chez Marx, Smith, Ricardo ou Malthus et jusqu'à Keynes, il y a l'idée que le développement économique parviendra à un terme, moment de "résolution du problème économique", selon Keynes.

Nous sommes sortis de cette vision. Par quoi se caractérise l'époque contemporaine ?

Si les sociétés premières sont dans la volonté de constance, et si les sociétés européennes sont, jusqu'à la Seconde Guerre mondiale, dans la volonté d'abondance, on pourrait dire que nous sommes dans la volonté de croissance. Dans la pratique, cela semble revenir au même : on transforme le réel. C'est dans le registre des croyances que se situe le basculement : il se produit quand les hommes ont collectivement cessé de croire qu'il peut exister quelque chose comme un moment d'abondance où tous les problèmes seront résolus. En 2011, plus personne ne croit qu'il y aura un jour un moment d'abondance et que l'histoire s'arrêtera là.

Avec la croissance, par différence avec l'abondance, nous sommes orphelins d'une croyance dans la fin de l'histoire. Graham Bell vivait dans l'espoir de mettre au point le téléphone ultime ; un siècle plus tard, Steve Jobs ne se faisait aucune illusion : un iPhone de dernière génération chasse l'autre. Cela peut sembler de faible conséquence. Mais, dans les profondeurs, cette situation d'une croissance sans autre horizon qu'elle-même est angoissante. On ne sait plus au nom de quoi on transforme le réel.

Le problème ne se situe pas dans l'économie à proprement parler, mais dans l'environnement de sens qui la constitue. Quelque chose de considérable s'est dérobé sous nos pas.

Vous faites une différence entre volonté d'abondance et volonté de croissance. Mais cette dernière est-elle si nouvelle ? On avait déjà de la croissance avant 1945.

En termes statistiques, il y a longtemps qu'on enregistre de la croissance. Ce qui autorise à séparer un moment abondance d'un moment croissance ne se situe pas dans les statistiques, mais dans le symbolique.

Jusqu'à la Seconde Guerre mondiale, la croissance était orientée vers la volonté d'abondance, et personne ne se souciait donc de mesurer la croissance. C'est seulement lorsque la croissance est devenue un but en soi qu'on a vu se développer les gigantesques appareils de comptabilité nationale.

La dissipation de la croyance à l'abondance est sans doute fortement liée à l'épreuve des totalitarismes. Les religions séculières ont disqualifié la fin de l'histoire : l'idée semblait tentante, mais sa mise en pratique s'est révélée abominable. Ce moment totalitaire correspond à la dernière tentative de gouverner les sociétés humaines depuis une extériorité religieuse. Après la guerre, c'est par une autre extériorité qu'on a été tenté de gouverner le politique : l'économie. Si un fait me semble frappant, c'est combien, depuis 1945, on a demandé à l'économie de nous aider à gouverner politiquement les démocraties.

Pourquoi cela a-t-il si bien marché pendant quelques décennies ?

Parce que la volonté de croissance a bénéficié après guerre d'un but explicite : la reconstruction. Cette valeur donnée à la croissance lui permettait d'avancer sans encombre, lui donnait une visée de nature à la gouverner. Cela a d'ailleurs fonctionné, donnant lieu à l'une des plus formidables périodes de tous les temps. Le problème, c'est que la visée de la reconstruction est provisoire.

La prise de conscience, très lente, très progressive, que notre action dans l'histoire n'a pas d'horizon, sinon la croissance de nos moyens, a créé les conditions de la crise actuelle. Pour la première fois, nous nous retrouvons confrontés non pas à une crise économique, mais à une crise de l'économie. Pendant quelques décennies, on a pu ignorer le sens que nous donnions collectivement à la transformation du monde. Cette question nous revient brutalement.

On pourrait dire, pour paraphraser la formule de "sortie de la religion" de Marcel Gauchet, que nous sommes dans un moment de "sortie de l'économie". Cela ne veut évidemment pas dire que l'économie disparaît, cela veut simplement dire qu'elle cesse de jouer le rôle d'extériorité structurante des communautés humaines.

Pourquoi la dernière crise a-t-elle commencé par une crise de la finance ?

Des Médicis à Keynes, la finance des Modernes consiste à investir des fonds dans une action, en acceptant de courir un risque plus ou moins grand, car on en espère une fin favorable. C'est cela, fin-ancer. Quand on vise une certaine fin, on sait pourquoi on fait de la finance. Mais tout change en contexte de volonté de croissance : en l'absence de terme assignable de l'économie, la finance, si l'on peut dire, "s'infinise" : elle est une finance qui ne vise plus aucune fin.

Quand la croissance est le seul horizon, plus aucune fin ne vient donner un sens à la finance, qui se trouve, pure accumulation de moyens financiers, sans aucune mesure pour gouverner son dynamisme. Voilà la raison pour laquelle c'est dans la finance que se dévoile au commencement le problème majeur posé à nos sociétés, problème lié à une volonté qui erre sans plus savoir ce qu'elle veut, sinon sa propre croissance.

Quelle est l'originalité de la crise actuelle ?

Son originalité tient au fait que c'est le statut de l'économie comme principe de gouvernement de nos sociétés qui est en cause. Nous nous en étions remis à l'économie pour gouverner les démocraties ; du coup, nous avons négligé le défi du gouvernement politique d'une société libre. Nous sommes totalement pris au dépourvu.

A cela, il faut ajouter que toutes les zones du monde ne se situent pas dans le même état de croyance. Alors que la volonté de croissance des Européens a commencé à s'émousser, celle des Chinois, par exemple, est au plus fort. Les Chinois, d'une certaine manière, sont heureux comme les Européens durant les Trente Glorieuses. Les Européens, eux, n'y croient plus. La ligne de partage entre les émergents et les autres ne tient pas à un taux de croissance, mais à un taux de croyance.

De là résulte une énorme illusion d'optique : on croit que les Européens sont largués, qu'ils sont finis. En fait, l'Europe est la première zone à saisir l'aporie de sa volonté de croissance : elle se retrouve aux avant-postes de l'histoire. C'est là que, dans la plus grande confusion, se cherche l'avenir du gouvernement politique d'une société, étant entendu que l'économie a épuisé ses forces sur ce terrain-là. Le défi est gigantesque. Et on comprend, en le regardant, pourquoi la crise ne peut que déboucher dans une crise politique : la question posée est celle de la manière dont une société tient ensemble et s'autoproduit dans le temps.

Quant à cette dynamique de crise, je suis régulièrement impressionné par la compréhension spontanée qu'en ont certains dirigeants de multinationales, notamment en comparaison des leaders politiques. Il est vrai que ces dirigeants, contrairement aux politiques, disposent, pourvu qu'ils veuillent bien s'en saisir, d'un remarquable poste d'observation sur la reconfiguration en marche.

Quel a été le rôle de la monnaie ?

Son rôle a été majeur. Lorsque l'action économique n'est plus gouvernée par un horizon désirable, alors la monnaie n'est plus la mesure de la valeur, mais la valeur elle-même.

Keynes est le premier à entrevoir cette possibilité, sans pour autant avoir la matière pour en envisager toutes les conséquences. Ce qu'il appelle pudiquement "la préférence pour la liquidité", dans un contexte encore largement régulé par la croyance dans l'abondance, prend pour nous une forme plus radicale : la préférence pour le cash - dans les échanges économiques comme dans les échanges interpersonnels, il s'agit d'être cash. C'est pour des raisons éminemment justifiées que la finance a pris le contrôle. La monnaie était un moyen de paiement et de financement, mais, quand il n'y a plus d'horizon à l'action économique, la monnaie devient le moyen et la fin : le bien économique majeur.

Le président de la Federal Reserve américaine, Ben Bernanke, un des meilleurs spécialistes de la crise de 1929, a choisi de déverser des masses de liquidités. S'est-il trompé de crise ?

J'ai peur que oui - et je crains qu'il ne soit pas le seul. La crise de 1929 correspond à un moment où l'économie chemine sur la route et tombe dans le fossé : il faut alors la replacer sur le chemin. Notre crise est plus redoutable : nous avançons sur une route et nous découvrons peu à peu que la route s'arrête là. Nous comptions sur l'économie pour asseoir le gouvernement politique de nos sociétés, et nous comprenons que cette extériorité agissante ne fonctionne plus. Désormais conscients de vouloir la croissance sans aucun terme assignable, nous ne comprenons plus le sens de tout cela. Dans ses profondeurs, la crise n'est pas liée à la croissance, mais à la croyance. Nous perdons actuellement un temps précieux en refusant d'admettre que la crise véhicule des doutes majeurs quant à notre rapport au temps, à notre conscience historique et à la valeur que nous donnons à notre pouvoir de transformer le réel. Je comprends qu'on soit tenté par la relance ou, symétriquement, par la décroissance. Mais accélérer ou faire marche arrière ne résoudra rien. Il ne s'agit pas d'être pour ou contre la croissance : il s'agit de penser les termes de son dépassement.

Ce qui se révèle très difficile, c'est l'obligation de vivre le moment actuel avec la conscience de ces défis de très long terme, et l'urgence de protéger des sociétés prises dans une crise dont le trait majeur est sa vitesse de propagation à toutes les sphères de l'existence humaine et sociale.
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 MessagePosté le: Dim 29 Jan 2012 - 21:30  
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Crise de croyance dans la croissance
 MessagePosté le: Lun 30 Jan 2012 - 09:01 Répondre en citant  
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  L'Isa
Nietzsche ta mère !


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Outch ! Y avait longtemps que j'avais pas mis mon nez dans un pavé comme celui là !
J'ai dû relire deux fois, la crise n'y est sans doute pas étrangère...

Je rebondis sur ce paragraphe là :

"Quand la croissance est le seul horizon, plus aucune fin ne vient donner un sens à la finance, qui se trouve, pure accumulation de moyens financiers, sans aucune mesure pour gouverner son dynamisme. Voilà la raison pour laquelle c'est dans la finance que se dévoile au commencement le problème majeur posé à nos sociétés, problème lié à une volonté qui erre sans plus savoir ce qu'elle veut, sinon sa propre croissance."

Ma vision de la crise tourne autour de ce paragraphe là.

Quant à celui là :

"Les hommes ont toujours agi sur ce qui les environne : c'est une constante. Simplement, ils n'ont pas toujours donné à cette action la même finalité. Dans les sociétés dites "premières", il y a une "économie", mais, loin d'être tournée vers la croissance, elle est marquée par une volonté de constance : les hommes agissent dans le but de re-former à l'identique le monde tel qu'ils croient l'avoir reçu de leurs ancêtres - contrairement à nous, qui agissons en vue de le transformer."

Notre tendance à agir pour transformer le monde reçu de nos ancêtres me semble en grande partie responsable du chaos actuel.
Je dis bien "chaos" oui.
(Je vis cette crise comme un chaos.)
Un chaos schizophrénique qui dit tout et son contraire en toute occasion.
Un chaos qui a donné les pleins pouvoirs à la finance et réduit les politiques à l'état de valets serviles.
(Mince, je vais verser dans la politique sans passer par la case philo.....)
J'y reviendrai !
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 MessagePosté le: Aujourd’hui à 17:47  
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